Dans Cent ans de guides en Ecrins, Robert Exertier, guide et photographe, proche des deux Patrick, Edlinger et Bérhault, rend un hommage senti (parce que vécu) au second. L’occasion de se repasser des images sublimes du Noureev de l’escalade disparu en 2004, sur des paroles de Janis Joplin, ce qui ne gâte rien (voir ci-dessous). Mais lisez d’abord l’incroyable virée de deux jeunes affamés de montagne…

23 février 1978 : lors d’une journée d’escalade à Saint- Jeannet avec Patrick Bérhault, nous enchaînons ensemble la Directissime et la Mafia, grande voie de référence. Patrick enchaîne sous mes yeux la Mafia, en escalade libre. Ce jour-là, j’ai l’impression d’assister à un exploit. C’en est un. Tout cela nous a donné encore plus faim de montagne.

Nous décidons d’aller ensemble une semaine à Chamonix, pour réaliser des hivernales. Je « sèche » allègrement une semaine de cours. J’avais 21 ans, Patrick 20. Je n’avais aucune expérience des hivernales. Patrick, oui, et je lui faisais une totale confiance.

Nous partons de Nice avec ma voiture. A mi-parcours, l’embrayage lache : impossible de passer les vitesses. Il est hors de question de s’arrêter pour faire réparer la voiture, priorité absolue à notre passion… Je conduis en seconde. Lorsqu’il faut s’arrêter, je redémarre en prise directe. En roulant de cette façon aussi chaotique que peu académique, nous parvenons à Chamonix (…)

Le 6 mars, nous remontons en raquettes le glacier d’Argentière, et bivouaquons sous une tente rudimentaire à proximité du Triolet. Le 7, nous gravissons la face nord du Tiolet dans la journée et bivouaquons dans la descente. Le 8, nous redescendons et dormons dans la vallée.
Le 9, nous remontons le glacier du Nant Blanc, avec bivouac au pied du Nant Blanc.
Le 10 mars 1978 enfin, nous gravissons dans la journée le Nant Banc à l’Aiguille verte, redescendons par le couloir Whymper et dormons au refuge d’hiver du Couvercle. Il fait aussi froid que dehors. C’est notre quatrième bivouac ou assimilé de la semaine. Enfin, le 11 nous redescendons dans la vallée. La voiture est réparée (…)

Le 23 mars nous remettons ça avec Patrick, objectif le Spigolo des Hussards (6a, 6b), paroi d’ Aiglun. C’est une voie très surplombante. Elle n’a alors été répétée qu’une seule fois. Le topo de l’époque précise qu’il « est indispensable de prévoir plusieurs jours », et mentionne les emplacements de bivouac. Il précise :
Monter au premier bivouac est déjà une entreprise.

Nous plaçons donc dans un sac du matériel de bivouac, de la nourriture et de l’eau, et laissons le sac au pied de la paroi, relié à une très longue cordelette destinée à le treuiller. Au bout d’environ deux heures, nous sommes à l’emplacement du premier bivouac, ce qui aurait dû nous demander une journée ! Nous laissons le sac au sol, jetons en bas la cordelette et continuons vers le haut. Nous atteignons le sommet en 6h30, et rentrons dormir à Nice…

Marre des bivouacs…

PS. En septembre 1980, Robert Exertier grimpe dans les Dolomites (Tre Cime di Lavaredo) l’historique voie Cassin-Ratti (traversée Cassin). Cette longue traversée est la clé de l’ascension. Elle passe au dessus de la grande zone très surplombante dans laquelle René Desmaison ouvrira plus tard la Directissime.

Pour voir le clip hommage suivez la cordelette (enfin le lien), on vous laisse savourer comme 67 603 autres fans…