Retour des Ecrins à skis de randonnée, que du bonheur. Devant le refuge du Glacier Blanc, nous discutons. Quand subitement le toit décharge toute la neige de l’hiver …
Encore skis aux pieds, je suis recouvert (…) Couché par l’avalanche, coincé, chevilles et genoux tordus à la limite des entorses, dans l’impossibilité de bouger. Mes bras sont eux aussi prisonniers de cette neige devenue béton. Seule ma tête dépasse … Les autres sortent les pelles à neige…
Sans eux, je serai mort. Mort enseveli devant la porte d’un refuge !
Sous la neige tombée d’un toit !
Plus tard, un enfant du village écoutant, par hasard, mon récit ne put s’empêcher de me dire, un sourire sérieux aux lèvres et un doigt pointé vers le toit de sa maison :
– Tu vois, mon chien, lui, il ne fait jamais la sieste sous un toit qui n’a pas déchargé.
Pierre Engilberge, à qui je racontais ma mésaventure, renchérit :
– Moi, j’en ai une meilleure ! Mon gouvernement – il appelait ainsi son épouse — m’impose de déneiger le chemin devant la maison et s’installe derrière la fenêtre en tricotant, pour mieux me surveiller. Or, j’avais promis de rejoindre les copains au bistrot. Alors, tu comprends, je plante ma pelle à l’endroit choisi, juste à la bonne hauteur, je place dessus mon béret, pour que mon gouvernement croie que je suis sous le béret … Puis je vais m’installer au bistrot juste à côté. Brusquement le toit décharge et enseveli la pelle jusqu’au béret. Ma femme sort en hurlant :
– Mon Pierre, mon Pierre est mort.
Moi, le canon à la main avec les copains, sur le pas de porte du bistrot :
– Ah, vous voyez, mon gouvernement m’aime encore …
- « Longtemps l’alpiniste eut quelque chose d’excentrique et ses grimpées quelque chose de renversant pour toutes les populations confondues. Pâtres et vachers (…) n’ont pas la curiosité des sommets. Quand on les interroge sur des chemins possibles, ils répondent par des légendes, des rumeurs, des histoires où dansent des ombres médiévales, des dragons absurdes. »
In Le Roman des Premières, éd. Volopress, 208 p.
Les grandes amours, les passions vraies, durables, se plaisent à se ressourcer dans leurs commencements. Aussi le Roman des Premières (sous titre-Alpinistes français 1871-1914), dû à la (très belle) plume de Gilles Mordica, collaborateur de Trek Mag et Montagne magazine, procure une félicité spéciale. Comme la délicieuse griserie des amants à se raconter en boucle leur rencontre … Adorablement régressif.
Ce Roman recèle onze portraits sensibles d’alpinistes, au tournant des XIXe et XXe. Des « originaux » et des « vieux » guides à poils drus, rompus à l’alpinisme d’exploration. Dont le « père » Gaspard, natif de Saint-Christophe-en-Oisans, Pierre de son prénom (ne pas confondre avec le Gaspard des montagnes du roman d’Henri Bourrat …). En 1877, il inaugure, avec son fils et Emmanuel Boileau de Castelnau, ce qui est aujourd’hui la voie normal de la Meije, dans le massif des Ecrins, bien sûr.
Gaspard, premier écuyer de sa Meijesté la Meije, la montagne qui remet les pendules à l’heure : son nom veut dire qu’il est midi. On ignore encore si Gilles et Rachel, malicieuse amie « auteure » du Blog de la Meije, se connaissent, mais on ne saurait que suggérer à l’éditeur un envoi en express avec dédicace spéciale.
Avant de se reconvertir dans la marche au long cours, Mordica fut mordicus un mordu. Son CV revendique des solos, six voies en face nord des Jorasses, sept aux Drus … Du massif du Mont-Blanc aux gorges du Verdon, il a laissé lui aussi quelques « premières ». L’homme qu’il fallait pour parler de ces ascensions initiales …
Il a publié aussi Aventuriers De La Montagne (Mf) et Himalayistes (Glénat).
On se procure le Roman des premières de Mordica chez Volopress.