Il avait l’âge de la Fraternelle des guides et porteurs de Pelvoux. Cent ans donc. Et au compteur cents voies nouvelles, 2 500 ascensions, sans oublier un nom à jamais accroché à l’éperon sud du McKinley : le « toit » de l’Amérique du Nord situé en Alaska.
L’EPERON CASSINRiccardo Cassin s’est éteint chez lui, vers Lecco dans la plaine du Pô en Italie, début août 2009. Au moment où l’on soufflait, aux Pays des Ecrins, les bougies du bureau des guides. Il est rare que les héros, les icônes, les légendes expirent centenaires dans leur lit. S’il fallait une exception à la règle, Cassin, devenu un inoxydable « pépé » au visage sublimement raviné, aura à sa manière été exceptionnel jusqu’au dernier souffle.
Que ceux qui ne connaîtraient son nom que par la marque qu’il a créée, sachent que l’homme, Riccardo Cassin, figure dans l’histoire de la haute montagne tel un Boticelli, un Mantegna ou un Bellini (voire les trois à la fois) du Sestogrado. En français, le sixième degré. Le plus haut niveau de difficulté en alpinisme, avant que Reinhold Messner (un autre Italien, du Tyrol sud, lui) ne hisse –encore– la barre de l’impossible un cran au-dessus en inventant le septième degré.
En gros, ce Sestogrado culmine avec les années 1930-40, la mythique course à l’Eiger entre autres, que les nazis soufflèrent à Cassin et ses amis.
Cependant, pour les puristes, le chef d’œuvre du Maestro Cassin demeure « Le » Walker, l’éperon Walker de la face nord des Grandes Jorasses.
Voilà ce qu’en écrivait, la plume en feu, Georges Livanos, alias « le Grec ». Hommage d’une légende à un géant.
– 6 août 1938 : une silhouette sombre surmonte la dernière corniche. Il est quinze heures, la neige tourbillonne, le vent hurle, Riccardo, Riccardissimo, Monsieur Walker, est au sommet. Les clameurs rugissantes de la tourmente sont les cuivres éclatants sa victoire (…) Cassin n’a pas simplement terminé la Walker – et sa simplicité atteint au grandiose -, il a arrêté le temps, le temps de l’alpinisme, avec une date capitale, comme Whymper et Croz, le 14 juillet 1865, au sommet du Cervin. Les gestes souverains d’une action magistrale ne s’effacent pas, ils restent impérissablement sculptés dans les espaces.
Pas à dire, les temps du Sestogrado furent héroïques. En moins lyrique, M. Riccardo « Walker » Cassin, grimpeur « dolomitique » (voire « dolomythique ») n’avait jamais mis un crampon auparavant dans le massif du Mont-Blanc, rappelait le Grec.
Riccardo possédait, pour toute documentation, une carte postale au dos de laquelle un ami journaliste avait écrit
– Voilà la paroi que tu devrais faire …
De toutes les façons, Riccardo n’avait guère le loisir de lézarder. Il l’a rappelé dans un livre de souvenirs.
– Je devais travailler du lundi au vendredi dans une usine d’acier, donc je ne pouvais grimper que le week-end. Je n’avais pas le choix, je devais atteindre le sommet avant la nuit car je devais retourner travailler le jour suivant… Pour aller dans le massif du Mont Blanc et gravir les Grandes Jorasses, je devais prendre un train jusqu’à Pré Saint Didier, faire du vélo jusqu’à Courmayeur, puis marcher jusqu’au Col du Géant, faire la moitié de la mer de glace pour arriver au refuge Leschaux, puis aller au plateau de Tavola pour commencer a grimper …
Mais Riccardo avouait aussi bénéficier d’un avantage, avec un sens de l’humour digne de « l’homme de fer » qu’il était :
– J’avais déjà fait l’échauffement en arrivant au pied de la paroi !
Forgeron, maçon, mécano… Cassin avait commencé à travailler à l’âge de 13 ans. Durant très longtemps, après avoir rangé cordes et pitons, il a fabriqué sous son nom du matériel d’escalade –notamment d’excellents mousquetons, aussi trempés que lui– toujours commercialisé aujourd’hui.
PS1 – Les testeurs du site Web, Mountain Factory, ne sont pas à ce jour parvenus à trouver un quelconque défaut à ces sacrés mousquetons Cassin. Un sacré hommage.
PS2 – En 1975, Cassin dirige l’expédition himalayenne sur la face sud du Lhotse où participe un petit jeune qui va faire parler de lui. Reinhold Messner, l’homme aux 14 « 8000 » sans oxygène !) …