Un jour, avec l’un de mes bons clients, après avoir gravi le Dôme des Ecrins le matin nous faisons l’arête des Cinéastes l’après midi. Et là, nous doublons la cordée d’un jeune guide qui, m’ayant vu au refuge la veille et le matin, interpelle mon client :
–Mais votre guide a déjà fait une course ce matin !
– Oui, les Ecrins, et moi aussi,
répond le client, laissant le jeune guide pantois…
(…) Tous les guides ont des clients fidèles, qui progressant au fil des années, deviennent capables de gravir des itinéraires plus complexes. Beaucoup de guides, sans forcément chercher à le faire savoir, ont accompli des exploits. (…) Des exploits ou des enchaînements record de courses, pour des besoins financiers: la saison est courte et aléatoire. Ou simplement le désir de surpassement.
Victor Chaud, 1910-1952, a montré la voie. Il demeure l’un des plus célèbres guides du Pelvoux, l’un des plus grands qu’aient connu les Alpes Françaises. « L’homme qui avait, vivant, sa légende et qui, chose incroyable, la dépassait », a écrit André Georges, président du Club Alpin Français.
–Victor fait le pilier Sud des Ecrins deux fois en deux jours, selon l’un de ses excellents clients, Jean Walden.
La légende affirme même : trois Pilier Sud en trois jours. Chaud aurait doublé la même cordée trois fois, proposant avec humour de leur apporter le courrier à son prochain passage !
A son palmarès : deux directissimes de la Meije en deux jours. Quatre traversées en quatre jours. Première du couloir Chaud au Pelvoux en 1950 avec le guide Emile Cortial (la deuxième attendra 12 ans, la troisième 13 ans avec André Giraud et Jean-Pierre Fédéle). Première du couloir Pelas Verney en 1951. Première du Doigt de Dieu le 15 août 1951 avec Jean Walden toujours. Première du Triangle de la Momie avec Claude Nolin…
–L’hiver, il ne prenait pas le temps de déneiger, il laissait la neige devant sa maison, plaçant des planches pour pouvoir marcher dessus sans s’enfoncer. Il disait « Celui qui l’a mise se chargera de l’enlever », racontait Jean Giraud, son voisin et néanmoins concurrent, cachant son admiration sous un rien de moquerie.
Victor Chaud était à part.
–Sa sereine indifférence (..) faisait de lui une sorte de noble étranger dans son propre pays, il est possible qu’on l’ait parfois mal jugé sur son activité surhumaine, a témoigné Suzanne Coffin.
Elle a livré ce portrait, perçant de Chaud.
–Ce regard d’aigle qu’on eût cru réservé pour les crêtes, les brèches ou les rimayes, il le posait aussi sur ses clients. Et il lisait aussi dans le comportement de ses compagnons leur caractère. Mieux que ceux qui font profession de psychologues. Comme pour beaucoup de guides, c’étaient de vieux clients qui n’avaient qu’un mois pour faire quelques courses, et le guide ne disait jamais non.
Victor Chaud avait laissé à la guerre la moitié d’un mollet.
Sa mort en 1952 fut ressentie comme un immense drame. Son fils, Francis, devint guide à son tour. Contre l’avis de sa famille.
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